«La crotte, plus chère que le caviar»
En 2002, ramassage obligatoire et PV dissuasifs à Paris. Premiers tests.

Par MATTHIEU ÉCOIFFIER

Le jeudi 8 novembre 2001

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Vous dites que c'est la crotte de mon chien? Prouvez-le, faites un test ADN.»
Une propriétaire récalcitrante
 

Ramasser oui, mais quand c'est solide. Et bien moulé. «Comment faire quand elle est liquide? Je suis une Parisienne de toujours, j'aurais trop honte!», s'inquiète la maîtresse de Toutoune. «Pour les propriétaires de chien, l'angoisse c'est la colique. Mais, dans ce cas, on ne verbalisera pas, on est des humains! Pareil pour les urines», précise Christine, éducatrice canine.

Lundi, 8 heures. La première phase de la révolution anticrotte de Bertrand Delanoë bat son plein sur la très chic avenue de Breteuil (VIIe arrondissement). Des agents de la propreté, escortés d'éducateurs, distribuent ce matin-là des prospectus intitulés «J'aime mon quartier, je ramasse». Depuis la mi-octobre, une centaine de distributeurs de sacs en plastique ont été placés aux abords des sites les plus souillés. Objectif: inciter à la collecte des seize tonnes de déjections que les 200 000 chiens de la capitale posent chaque jour dans les rues. Une pollution à l'origine de plus de 600 glissades annuelles dont certaines se terminent à l'hôpital. Et d'un ras-le-bol massif des Parisiens sans chien.

«Ridicule». Sur le trottoir, Abdessattar, inspecteur de la salubrité, explique au propriétaire d'un élégant lévrier: «On prend le sac, on met la main dedans, comme dans un gant, on ramasse, et hop! On le retourne et on referme.» «Ridicule!», persifle une dame tirée au pas de course par deux caniches noirs survoltés.

En 2002, le ramassage sera obligatoire partout, même dans le caniveau. Et la répression impitoyable. «C'est la seule solution, testée avec succès à New York, Londres ou Bruxelles, explique Yves Contassot, l'adjoint à la propreté de la ville de Paris. Dès la mi-février, après la bascule de l'euro, nous lancerons une grande campagne d'information. Et je serai doté d'une force de dissuasion de 2000 contractuelles. Un article de la nouvelle loi sur la sécurité quotidienne leur donne le droit de verbaliser toutes les infractions à la salubrité. Le regard des passants sera en leur faveur tant la demande sociale est forte.» Il calcule: «A 1200 francs le PV, au kilo, ça fait la crotte plus chère que le caviar.» Pour les récidivistes, le tarif atteindra 3000 francs.

Les maîtres y voient un prélèvement déguisé. «C'est plus facile de nous menacer car on est solvables! Avec nos impôts locaux on paye bien des gens pour ramasser les feuilles...», proteste Elisabeth, propriétaire de Russel, un Jack Russel. Cette jeune analyste financière a déjà eu maille à partir avec la brigade anticrotte. Alors que les caniveaux seront interdits en 2002 par modification de l'article 99-6 du règlement sanitaire départemental, la pelouse centrale de l'avenue de Breteuil l'est déjà. C'est là qu'Elisabeth s'est fait prendre: «Ils ont surgi de derrière un arbre et m'ont traitée comme une hors-la-loi! Vous dites que c'est la crotte de mon chien? Prouvez-le, faites un test ADN.» Son voisin a aussi choisi un Jack Russel parce que ce petit animal «en fait des toutes petites». Logique.

Choix. Dans les enquêtes approfondies réalisées par la mairie de Paris, de nombreux maîtres déclarent préférer leurs chiens aux êtres humains. Beaucoup assurent que, depuis l'arrivée de la gauche à l'Hôtel de Ville, les motocrottes évitent leur quartier. «C'est une décision politique!», suspectent-ils. «Le contrat des motocrottes court jusqu'en 2004, mais elles ne ramassent que 20 %, rappelle Yves Contassot. On a le même niveau de déjection dans les quartiers riches et pauvres.»

Compréhension. Cette première campagne évite pourtant les arrondissements populaires. «Maintenant dans la famille, tout le monde ramasse. J'ai prévenu mes fils, si vous prenez une prune, ce sera pour votre poire!», vocalise Catherine, la quarantaine. Elle a pris le pli dès l'adoption de son labrador. Ça ne fait pas d'elle un soutien ardent de la verbalisation: «C'est plus facile d'aller au-devant de maîtres de chien placides que de bandes de jeunes plus ou moins arrosés ou sniffés.»

Avenue de Breteuil, si la plupart des maîtres reconnaissent la nécessité de laisser le trottoir propre, l'interdiction du caniveau passe mal. «Ils ne sont nettoyés qu'une fois par jour, il y a les odeurs», rappelle un éducateur. «Et le tout part dans les égouts, après il faut retraiter», plaide en vain un agent de la propreté. «Avec Chirac, c'était: apprenez-lui le caniveau. Avec Delanoë, il faut tout ramasser! Et pour les chiens d'aveugle, comment il faut faire? Mettre une clochette à la crotte?», s'insurge un retraité. «Au final, ce sont les chiens qui vont payer. A ce prix-là, la SPA va avoir des candidats. Plutôt que de ramasser ils préféreront s'en débarrasser», regrette la maîtresse de Jinny, un doberman de «92 ans» qui porte deux chandails à cause de son arthrose.


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